Histoire
Après la Première Guerre mondiale (1914-1918), le nombre d'Espagnols en France a fortement augmenté en raison de la demande de main-d'œuvre dans l'industrie et l'agriculture. De 106 000 en 1911, la population espagnole est passée à 255 000 en 1921. Cette hausse s'explique par le recrutement de travailleurs pour les usines d'armement et les secteurs en pénurie de main-d'œuvre pendant le conflit, l'Espagne étant neutre. En 1926, ils étaient environ 322 000, devenant la troisième nationalité étrangère la plus présente en France.
Par contre le parcours des Espagnol·e·s qui passent la frontière de 1936 à 1939 est multiple. Il ne se limite plus à une simple phase migratoire.
Au fil des événements, selon leurs moyens, les réfugié·e·s voient leur champ d’échappatoires possibles se restreindre et peuvent faire des choix qui leur seront soit bénéfiques, soit fatals.
Cette liste détaille succinctement ces parcours, qui ont jalonnés à un moment leurs vies.
Retirada
En 1936, pendant la guerre civile espagnole, plus de 150 000 espagnol·e·s ont fui vers la France pour s’y réfugier. Ce flux migratoire s’est intensifié jusqu’en 1939, où la chute de Barcelone a déclenché un exode massif en quinze jours, connu sous le nom de “La Retirada”. Selon le rapport “Valière” du gouvernement français, environ 440 000 réfugié·e·s espagnol·e·s sont arrivés en France. Ce chiffre comprenait 170 000 femmes, enfants et personnes âgées, 220 000 soldats et militaires, 40 000 invalides et 10 000 blessé·e·s.
On estime qu’au total, un demi-million d’espagnol·e·s se réfugièrent en France de 1936 à 1939.
Camps
Début 1939 et après pas mal d’hésitation, la frontière s’ouvre aux réfugié·e·s espagnol·e·s. Les autorités sont très vite débordées par l’afflux de personne arrivant sur son territoire. Les hommes combattant ou non sont séparés des femmes et des enfants qui seront évacués vers l’arrière de la frontière et des fois assez loin. Les hommes eux sont envoyés dans des camps de concentration, qui ont accueilli aussi un nombre varié de personnes étrangères fuyant eux l’Allemagne. Prés de 50 camps de concentration ont été construits à la va-vite tels que (pour les plus connus) Argelès-sur-Mer, Saint-Cyprien, Le Barcarès, Bram, Agde, Septfonds, Gurs, Le Vernet, Rieucros, Collioure en France métropolitaine et Boghari, Djelfa en Algérie.
On estime qu’il y eut 275 000 personnes internées dans ces camps à cette période et dans des conditions d’hygiène et de salubrité déplorables ce qui favorisa les maladies et les décès parmi des réfugié·e·s déjà éprouvé·e·s.
Décés
Contraints de fuir car talonnés par les troupes nationalistes, beaucoup de réfugié·e·s malades, blésséé·e·s, épuisés mourront en passant la frontière.
On estime ces décès, du moins ceux recensés, entre 1600 à 3000 personnes.
Les CTE
En 1939, environ 55 000 réfugiés espagnols âgés de 20 (des fois moins) à 48 ans (des fois plus) ont été contraints au travail obligatoire par un décret-loi du 12 avril 1939, principalement au service des armées, dans l'agriculture et dans l’industrie de l’armement via, principalement, les Compagnies de Travailleurs Étrangers (C.T.E).
Retour
À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, enfermé·e·s dans des camps, travaillant pour l’industrie ou l’armée pour un salaire de misère, de nombreux réfugié·e·s décident de retourner en Espagne. Le gouvernement franquiste promet de ne pas les persécuter à leur retour, mais pour beaucoup, ce sera un mensonge aux conséquences tragiques. Humiliation, spoliation, enfermement dans des camps de concentration ou exécution seront le sort commun de celles et ceux qui, fuyant la guerre, se retrouvèrent sous la dictature. Le nombre de réfugiés espagnols présents en France en 1940 fut estimé entre 140 000 et 180 000.
Certaines ont disparues à jamais juste après avoir franchi la frontière. Ils, elles reposent probablement dans l’une des innombrables fosses communes qui parsèment le sol espagnol.
Émigration
Ne pouvant ou ne voulant pas retourner en Espagne de peur des représailles beaucoup de réfugié·e·s s’exilèrent. Le Mexique fut le pays américain d’exil par excellence, même si le Chili, la République Dominicaine, le Venezuela et les pays d’Amérique Centrale ont également accueilli des milliers de réfugié·e·s espagnol·e·s et dans une moindre mesure les États-Unis et Porto Rico aussi.
On estime que 50 000 refugié·e·s émigrèrent dans ces pays entre 1939 et 1940 et après guerre.
Déportation
Incorporés dans des Compagnies de Travailleurs Étrangers (C.T.E) et envoyés aux frontières nord et Est françaises, de nombreux réfugiés espagnols ont été faits prisonniers lors de l’invasion éclair du pays par les forces allemandes. Initialement considérés comme des prisonniers de guerre, ils ont rapidement été perçus comme une menace à éliminer et ont été envoyés au camp d’extermination de Mauthausen en Autriche au début de 1940. La déportation ne touchera pas que les membres des CTE, les espagnol·e·s qui, dès 1940 et jusqu’à la libération luttèrent contre les nazis seront aussi persécuté·e·s et envoyé·e·s dans les camps de la mort.
Il est estimé que 9 160 espagnol·e·s ont été déportés entre 1940 et 1945, seul·e·s 3 539 ont survécu à cette période sombre de l’histoire.
Les GTE
Après l’armistice et la démobilisation par une loi datant du 27 septembre 1940 les CTE deviennent des Groupements de Travailleurs étrangers (G.T.E). L’article 1 de cette loi modificatrice du statut des travailleurs étrangers étend la tranche d’âge des travailleurs à intégrer et les conditions de criblage : “Les étrangers de sexe masculin âgé de dix-huit à cinquante-cinq ans pourront aussi longtemps que les circonstances l’exigeront, être rassemblés dans des groupements d’étrangers s’ils sont en surnombre dans l’économie française et si, ayant cherché refuge en France, ils se trouvent dans l’impossibilité de regagner leur pays.”
Cette loi vise à exclure les étrangers des emplois et crée des camps d’internement où les étrangers sont obligés de travailler. Les G.T.E, sont placés sous l’autorité d’une sous-direction du ministère de la Production industrielle et du Travail. Afin de rendre cette exclusion moins coûteuse, les internés sont fournis comme main-d’œuvre bon marché dans des travaux de gros œuvre : mines, grands travaux, agriculture et forestage ou “prêtés” à l’occupant pour des travaux de construction de fortification.
Quelque 31 000 espagnols firent partie de ces GTE, la plupart d’entre eux rejoignant finalement la Résistance.
Rotspanier
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie a massivement recruté de la main-d'œuvre esclave étrangère pour la construction d’infrastructures de guerre à travers l’Organisation TODT. fondée en 1934, et dédiée à la construction et à la réparation d’installations et d’infrastructures civiles et militaires, elle emploiera jusqu’à un million et demi de travailleurs de différents pays.
On estime qu’en France quelque 35 000 Rotspanier (Espagnols Rouges) furent livrés aux nazis par les autorités de Vichy pour travailler en zone occupée.
Combattants
Il y a eu plus de 10 000 exilés espagnols qui ont combattu aux côtés de la Résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale, participant à des actions de sabotage et d’attentats contre les infrastructures allemandes.
Ajoutons à cela environ 15 000 Espagnols se sont engagés dans l’armée française et britannique pour combattre aux côtés des forces françaises pendant la Seconde Guerre mondiale, 6000 y perdirent la vie.
Fantômes
Ils ont fui les combats, on les a vus à la frontière, ils ont parfois écrit une lettre ou deux à la famille restée en Espagne et ils ont disparu. Entre 1939 et 1945, des centaines de réfugiés sont devenus des fantômes. Dans la tourmente de la guerre et d’un après-guerre chaotique, personne n’a pu retrouver l’endroit où ils sont tombés. Ils ne figurent pas sur les listes des déportés, des fusillés ou des blessés ; ils se sont évaporés dans les aléas du temps.
Plus de 80 ans après, leurs descendants les recherchent, remontent laborieusement le fil ténu des archives et des témoignages, et parfois découvrent une tombe ou un registre expliquant leur disparition et le silence.
Parfois aussi, la réalité est bien plus cruelle. Pour éviter que leurs familles ne soient réprimées dans leur pays, certains ont choisi de disparaître volontairement, de rompre les liens et de cesser toute communication. On découvre alors qu’ils ont mené une vie souvent solitaire et certainement douloureuse.
Ce site a également été conçu pour permettre de retrouver leurs traces.
Femmes
Le destin tragique des hommes a occulté celui des femmes et des enfants.
Seules, avec souvent des enfants à charge, dans un pays ou elles ne connaissent ni la langue, ni les us et coutumes, loin de leurs repères, de leurs familles, elles resteront prisonnières des événements et devront assumer trop souvent seules l’éducation des enfants, mais aussi leur survie, dans un pays qui les exploitent ou les rejettent. Elles participeront aussi pour beaucoup aux actes de résistance et le paieront très cher.
Celles qui reviendront en Espagne auront aussi un destin funeste, en butte aux persécutions et aux humiliations, leurs enfants souvent placés d’autorité dans des orphelinats ou des maisons de redressement, ou encore vendus à des familles franquistes, certaines ne le supporteront pas.
En 1939 on estime qu’il y avait en France aux alentours de 95 000 femmes espagnoles.
Enfants
Entre 1936 et fin 1938 (avant 1939), environ 150 colonies d’enfants espagnols réfugiés ont été recensées en France, dispersées dans une cinquantaine de départements, pour accueillir plus de 22 000 enfants évacués principalement entre mars et octobre 1937, surtout basques. En mai 1938, 47 colonies hébergeaient 2 669 enfants, et ce nombre augmenta avec de nouvelles ouvertures en 1938 face à l’afflux de réfugiés. Au total, près de 30 000 enfants espagnols furent évacués vers l’étranger pendant la guerre civile, dont environ la moitié vers la France, placés en colonies ou familles.
En 1939, 53 centres d’hébergement (colonies) accueillaient 2 950 enfants, auxquels s’ajoutaient environ 1 884 enfants dans des familles, portant le total à près de 5 000 enfants secourus par certains comités. L’exode massif de janvier-février 1939 (Retirada) amena près de 68 000 enfants parmi 170 000 réfugiés civils dans 77 départements, mais beaucoup furent ensuite internés ou rapatriés, avec une politique française favorisant le retour en Espagne. Les colonies existantes servirent aussi à cet accueil temporaire, bien que les autorités priorisèrent l’internement et le rapatriement dès 1939-1940.
Parmi eux, la France a accueilli la majorité (près de 15 000), tandis que d’autres pays ont reçu des contingents plus modestes.
Belgique : Plus de 5 000 enfants.
Grande-Bretagne : Environ 4 000 enfants.
URSS : Près de 3 000 enfants.
Mexique : Environ 450 enfants.
Danemark : Une centaine d’enfants.
Suisse : 42 enfants (et quelques dizaines supplémentaires en 1939).
Opération Reconquista
L’ Operation "Reconquista de España" est une offensive armée lancée en octobre 1944 par des exilés républicains espagnols, principalement organisés dans l’Union Nationale Espagnole (UNE), qui consiste à envahir le Val d’Aran depuis la France pour tenter de renverser le régime franquiste et relancer une insurrection en Espagne.
On estime qu’environ 200 guérilleros républicains espagnols furent tués et qu’environ 800 furent faits prisonniers dans l’ensemble de l’opération désastreuse de la « Reconquista de España » dans les Pyrénées à l’automne 1944, dont l’invasion du Val d’Aran.
Opération Boléro Paprika
L’opération appelée « Boléro‑Paprika » est une campagne de police lancée par les autorités françaises au début des années 1950 en pleine guerre froide contre les réseaux communistes étrangers, dont de nombreux exilés républicains espagnols réfugiés après la guerre d’Espagne et la Seconde Guerre mondiale et très souvent d’anciens résistants décorés. Elle se traduit par des arrestations ciblées, des internements en camp ou en centre spécialisé, des assignations à résidence et, pour certains, des expulsions vers d’autres pays, mais pas vers l’Espagne franquiste lorsque le risque de répression y est jugé trop élevé.
Il n’existe pas de chiffre unique, clair et officiel sur le nombre d’Espagnols déportés ou bannis spécifiquement au titre de l’opération « Boléro‑Paprika ». Les historiens s’accordent surtout à dire que cette opération a concerné plusieurs centaines de militants républicains espagnols et d’étrangers, arrêtés et internés administrativement en France à partir de 1950, mais la part exacte des seuls Espagnols (aux alentours d’une centaine) fait l’objet d’estimations variables et reste difficile à isoler dans les sources disponibles.
En 1950, environ 352 000 Espagnols vivaient en France.